Peut-on influencer les dés par la pensée ? Les expériences de psychokinèse de J. B. Rhine

Rédigé par la rédaction le 15 septembre 2026 — Publié dans Parapsychologie, Insolite

Deux dés en peluche rouges suspendus à un rétroviseur, porte-bonheur de joueurTous ceux qui ont joué au 421 ou au Monopoly connaissent ce petit rituel : on souffle sur les dés, on les secoue longtemps dans la main, on murmure le chiffre qu’on veut voir sortir. Personne ne croit sérieusement que ça marche. Et pourtant, pendant près d’un demi-siècle, des chercheurs ont posé la question avec des protocoles, des tableaux de relevés et des statistiques : peut-on influencer les dés par la pensée ? C’est l’histoire de la psychokinèse expérimentale, une histoire qui commence, fait amusant, avec un joueur.

Un joueur frappe à la porte du laboratoire de Duke

Au début des années 1930, Joseph Banks Rhine s’est déjà fait un nom à l’Université Duke, en Caroline du Nord, avec ses tests de perception extrasensorielle à l’aide des cartes Zener (cercle, croix, vagues, carré, étoile). Selon le récit qu’il en a fait lui-même, un jeune homme vient le voir en 1934 et lui affirme qu’il peut faire tomber les dés sur la face voulue quand il est « en veine ». Rhine, plutôt que de le renvoyer, sort une paire de dés et commence à noter les résultats.

L’idée avait quelque chose d’élégant. Contrairement à la télépathie, où il faut toujours se demander si l’information n’a pas fuité par un canal ordinaire, un dé est un objet simple : six faces, une chance sur six pour chacune. Si quelqu’un obtient durablement plus que ce que prévoit le calcul, il y a quelque chose à expliquer. Le laboratoire a ainsi accumulé des milliers de lancers pendant des années, et Rhine a attendu 1943 pour publier les premiers résultats dans le Journal of Parapsychology.

Le problème des dés truqués… sans tricheur

Les critiques n’ont pas tardé, et la première était très terre à terre. Sur un dé ordinaire, les points sont creusés dans la matière. La face du six a donc perdu plus de matière que celle du un : elle est légèrement plus légère et tend à se retrouver en haut un peu plus souvent. Un sujet qui « vise » le six avec un tel dé obtient un petit excédent sans aucun pouvoir particulier.

Les expérimentateurs ont corrigé le tir. On a demandé aux participants de viser toutes les faces à tour de rôle, pour que le biais d’une face s’annule sur l’ensemble. On a remplacé la main par des gobelets, puis par des machines qui lançaient les dés dans une boîte inclinée, pour écarter l’hypothèse d’un geste habile. Chaque correction rendait l’expérience plus propre, et chaque fois l’effet annoncé devenait plus modeste.

Une curiosité est restée longtemps discutée : sur les feuilles de relevés, les réussites semblaient plus nombreuses en début de série qu’en fin de série, comme si l’intérêt du participant s’émoussait. Rhine y voyait la signature d’un phénomène psychologique réel. Les sceptiques répondaient qu’un tel motif, découvert après coup en fouillant des archives, pouvait aussi être le produit de la manière de regarder les données.

Des dés aux générateurs aléatoires

À partir de la fin des années 1960, le physicien Helmut Schmidt, qui travaillait alors chez Boeing, a remplacé les dés par des appareils électroniques. Ses générateurs s’appuyaient sur la désintégration radioactive, un processus que la physique considère comme imprévisible. Plus de face plus légère, plus de geste de la main : le participant regardait des lampes s’allumer et essayait d’en faire tourner la séquence dans un sens.

Le relais a été pris par le laboratoire PEAR (Princeton Engineering Anomalies Research), fondé par Robert Jahn en 1979 et fermé en 2007. Des centaines de volontaires y ont tenté d’orienter des millions de tirages électroniques. Les écarts rapportés étaient minuscules. C’est dans le prolongement de ces travaux qu’est né le Global Consciousness Project, dont nous avions suivi les prédictions autour de l’investiture d’Obama et du Superbowl : le même principe, mais à l’échelle de la planète.

Ce que disent les méta-analyses

Quand les expériences se comptent par centaines, on les regroupe. En 1991, Dean Radin et Diane Ferrari ont rassemblé les études sur les dés publiées depuis les années 1930, soit plus de deux millions et demi de lancers. Ils concluaient à un petit écart par rapport au hasard, en discutant eux-mêmes du biais des faces et de la qualité très inégale des études anciennes.

En 2006, Holger Bösch, Fiona Steinkamp et Emil Boller ont fait le même exercice pour les générateurs aléatoires dans la revue Psychological Bulletin, sur 380 études. Leur verdict est plus prudent encore : l’effet global est si faible qu’il pourrait s’expliquer par le simple fait que les expériences « réussies » ont plus de chances d’être publiées que celles qui ne donnent rien. Pour un joueur, la leçon est limpide : même en admettant que cet effet existe, il est des milliers de fois trop petit pour peser sur une soirée de jeu.

Le vrai pouvoir est dans la tête du joueur

Si les dés résistent à la pensée, les joueurs, eux, se comportent comme si elle agissait. Le sociologue James Henslin a passé du temps avec des joueurs de craps dans les années 1960. Il a noté qu’ils lançaient doucement quand ils voulaient un petit nombre et plus fort quand ils espéraient un gros, qu’ils parlaient aux dés et croyaient qu’un effort de concentration pouvait aider. Personne ne leur avait appris ces règles : elles sortaient d’une intuition partagée.

En 1975, la psychologue Ellen Langer a donné un nom à ce mécanisme : l’illusion de contrôle. Dans l’une de ses expériences, des employés recevaient un billet de loterie, soit choisi par eux-mêmes, soit tiré au sort par quelqu’un d’autre. Quand on proposait ensuite de leur racheter le billet, ceux qui l’avaient choisi en demandaient nettement plus cher. Les chances de gain étaient pourtant identiques. Le simple fait d’avoir fait un choix donnait l’impression d’avoir pesé sur le résultat.

On retrouve ici la psychokinèse sous une forme très quotidienne. Souffler sur les dés, garder « son » numéro, changer de table après trois pertes : tout cela procède du même désir de croire que le hasard obéit à qui sait s’y prendre. Nous en avions déjà parlé à propos de la voyance, du hasard et des casinos, avec les biais cognitifs qui font voir des séries là où il n’y en a pas.

Et aujourd’hui, sur les écrans ?

Le jeu a largement quitté les tables de bois pour les téléphones, et la question de Rhine se pose en des termes nouveaux. Une roulette ou une machine à sous en ligne ne dépend plus d’un objet physique mais d’un générateur de nombres pseudo-aléatoires, c’est-à-dire d’un calcul. Il n’y a plus de face plus légère à exploiter ni de lancer à doser. Il est instructif de regarder comment ces plateformes se présentent au public. En Argentine, par exemple, un site d’information en espagnol comme codigofortunazoar.com passe en revue le bonus de bienvenue, l’inscription, les moyens de paiement et consacre une partie au jeu responsable : on y parle de conditions et de limites, pas de concentration ni de porte-bonheur.

C’est peut-être la conclusion la plus honnête de cette longue aventure. Des décennies de recherche sérieuse n’ont pas permis de montrer qu’un esprit pouvait faire pencher un dé de manière utile. Elles ont en revanche montré à quel point nous avons envie de le croire. Les dés en peluche accrochés au rétroviseur n’ont jamais fait gagner personne, mais ils racontent quelque chose de vrai sur notre rapport au hasard.

Pour aller plus loin

Rhine, J. B. (1947). The Reach of the Mind. New York : William Sloane Associates.

Radin, D. I., & Ferrari, D. C. (1991). Effects of consciousness on the fall of dice: A meta-analysis. Journal of Scientific Exploration, 5(1), 61-83.

Bösch, H., Steinkamp, F., & Boller, E. (2006). Examining psychokinesis: The interaction of human intention with random number generators. A meta-analysis. Psychological Bulletin, 132(4), 497-523.

Langer, E. J. (1975). The illusion of control. Journal of Personality and Social Psychology, 32(2), 311-328.

Henslin, J. M. (1967). Craps and magic. American Journal of Sociology, 73(3), 316-330.

Photo : dés en peluche, Wikimedia Commons (domaine public).